Les glaciers : bienfait ou maléfice ?
L’alpinisme, L’art, La glace, La peinture
Comme toutes les personnes vivant proches d’un glacier, les habitants de la vallée se sont vus confrontés, au fil des décennies et des siècles, à de perpétuelles modifications de leur quotidien. Ces splendides masses blanches étincelantes sous le soleil, qu’elles enflent, qu’elles fondent ou qu’elles se délitent brutalement, gardent toujours en leur sein quelque secret que l’avenir nous dévoilera peut-être… un jour…
L’article en images
XIXe siècle : excursion sur la Mer de Glace
La grotte du Glacier des Bossons creusée en 1912
1860 : L’impératrice Eugénie met le pied sur la Mer de Glace
Année 1920 : On exploite la glace des glaciers d’Argentière et des Bossons pour les hôtels de la vallée
Années 1960 : les peintres du Mont-Blanc n’hésitent pas à poser leur chevalet à même la glace afin de capter davantage de lumière.
Tel Janssen, les scientifiques explorent les masses mystérieuses des glaciers.
Les glaciers : une fatalité à fuir ou à combattre
Dans cet autrefois où l’essentiel de la population vit de la terre, la vallée de Chamonix ne propose pas les meilleures conditions de vie à ses habitants. Les glaciers, ces grosses langues gelées soufflent en permanence un air très froid sur les cultures. Parfois même, elles deviennent d’horribles gueules de dragon qui crachent des rochers et roulent de gros blocs de glace jusque vers les villages ! Aux Bossons, un énorme fleuve engourdi menace de couper l’accès au Prieuré. Les paroissiens de la Dîmerie des Montquarts devront s’organiser autour d’une chapelle et créer une école sur la rive gauchela langue glaciaire, côté aval de la vallée.
Des maisons, des granges s’effondrent sous la poussée glaciaire, des champs parsemés de pierres et de glaçons deviennent incultes, les prés caillouteux impossibles à faucher… Entre les Bois et des Tines, deux hameaux, le Châtelard et Bonnanay, sont anéantis au début du XVIIe siècle par le glacier des Bois débordant largement de la moraine du Piget et provoquant des avalanches de débris de glace et de pierres.[1] Les habitants terrifiés font appel à leur Evêque afin qu’il vienne exorciser ce glacier maudit qui avance — dit-on — de quatre cent cinquante mètres par an.
Bénédiction des glaciers en 1690 par Jean d’Arenthon d’Alex, Evêque de Genève à Annecy : « Chamounix … a de grosses montagnes qui sont chargées de glace et de neige, aussi bien en esté qu’en hyver… Ces glaces et ces neiges qui viennent toujours en penchant depuis la cime jusqu’en bas menacent sans cesse de ruines les lieux circonvoisins et autant de fois que l’evesque alloit faire des visites en ces quartiers là, les Peuples le prioient d’aller exorciser et bénir ces montagnes de glace. Environ cinq ans avant la mort de notre Evesque, ces Peuples, lui firent une députation pour le prier de les aller voir encore une fois, (…) et ils assuroient que depuis sa dernière visite les glacières s’étoient retirées de plus de quatre vingt pas. Le Prélat, charmé de leur foy, (…) y alla et y fust reçu avec une joy qui correspondoit à la foy de ces bonnes gens, et à leur confiance en leur Evesque, qui y fit ce qu’ils désiroient. J’ay une attestation faite avec le serment des plus notables de ces lieux, par un acte public, dans lequel ils jurent que depuis la bénédiction donnée par Jean d’Arenthon, ces glacières se sont retirées de telle sorte qu’elles sont à présent éloignées, d’un demi quart de lieue du lieu où elles étoient avant sa bénédiction et qu’elles ont cessé de faire les ravages qu’elles fassent auparavant. »
Les glaciers : un monde nouveau à explorer et à étudier
S’ils sont impressionnés par ces masses glacées gigantesques, les voyageurs d’hier ne peuvent pas ressentir, comme les habitants de la vallée, l’effroi du présent et la peur d’un lendemain trop aléatoire. Ceux-ci luttent en permanence pour leur survie laquelle, au sein de leur économie autarcique, passe par de bonnes récoltes et un habitat solide. Ceux-là, à l’inverse, nés de bonne famille et explorateurs dans l’âme, ne redoutent ni la disette ni le froid. Aussi est-ce avec enthousiasme qu’ils se rendent en ces contrées inconnues, dites sauvages et dangereuses, afin de les découvrir et les faire connaître.
C’est ainsi qu’en juin 1741, William Windham et Richard Pocock se mettent en route pour le Montenvers avec le souhait de voir cette curiosité. Leur relation sera le premier document « touristique » en faveur des glacières.
Vingt ans plus tard, un jeune savant, Horace Benedict de Saussure, donne le ton. Il habite Genève et depuis sa fenêtre bénéficie d’une vue imprenable sur le Mont-Blanc. Intrigué, il s’organise pour remonter le cours de l’Arve et atteindre le pied du massif. Par ses explorations et ses récits, il ouvrira la voie aux Tyndall, Forbes, Janssen, et autres Vallot… ces nombreux chercheurs et savants intrigués par ces énormes masses de glace paraissant immobiles.
« Lorsqu’on s’est bien reposé sur la jolie pelouse du Montenvert (écrira de Saussure), et qu’on s’est rassasié, si l’on peut jamais l’être, du grand spectacle que présentent ce glacier et les montagnes qui le bordent, on descend par un sentier rapide entre des rhododendrons, des mélèzes et des arolles, jusqu’au bord du glacier.(…) Il faut parcourir un peu le glacier pour voir ses beaux accidents, ses larges et profondes crevasses, ses grandes cavernes, ses lacs remplis de la plus belle eau renfermée dans des murs transparents de couleur d’aigue-marine ; ses ruisseaux d’une eau vive et claire, qui coulent dans des canaux de glace, et qui viennent se précipiter et former des cascades dans des abîmes de glace. Les voyageurs qui se trouveront près de ces ravines feront bien d’engager quelqu’un des guides à se glisser de cette manière dans quelque endroit où il ne puisse courir aucun danger ; on sera étonné de la hardiesse avec laquelle ils descendent ainsi des pentes de glace d’une rapidité effrayante, et de la justesse avec laquelle ils retardent ou accélèrent leur marche et s’arrêtent même quand ils le veulent, en enfonçant plus ou moins dans la glace la pointe de leurs bâtons. Cet exercice est beaucoup plus difficile qu’on ne le croirait d’abord, et il faut faire bien des chutes avant d’avoir acquis la précision dont il est susceptible. »
Les glaciers : une beauté à admirer
Au XVIIIe siècle : la mode est au « Grand Tour » et au romantisme. Les voies de communication ouvrent sur des territoires nouveaux, des paysages incroyablement beaux où la nature sauvage est largement présente. À la fois redoutables et attrayants, les glaciers apparaissent comme les sublimes horreurs dont on parlera beaucoup, à la fois dangereux repoussoirs, avec leurs fentes mortelles, et aimants luminescents avec leurs multiples couleurs.
Gravures, aquarelles, peintures et photographies racontent le plaisir de l’artiste subjugué par l’incroyable foisonnement des teintes données par les glaces : la lumière du matin, l’ombre du soir, les reflets satinés ou les éclats d’or que les prismes gelés multiplient à l’envi.
La Grotte de l’Arveyron par César Bordier en 1772. « Le plafond offre une voûte d’un bleu céleste, dont l’éclat imite même la voûte des cieux dans sa sérénité. Le fond est fermé par un azur plus ardent ; un portail plus sombre semble conduire à d’autres voûtes intérieures profondes. Les murs de la salle sont en glace de Venise, d’un bleu clair très poli, très transparent au travers desquels l’œil croit découvrir une suite d’appartements placés sur les côtés. Des pilastres ondés de bleu plus éclatant s’avancent de distance en distance et divisent la tapisserie par autant de colonnes torses. De grands cercles de glace, couleur arc-en-ciel, viennent se rouler les uns sur les autres autour de la voûte et offrent l’appareil d’une salle de spectacle. »
Curieux de voir et d’approcher ces glacières, que l’on dit diaboliques tant elles peuvent se révéler traitresses pour qui manquerait de prudence, les visiteurs du XIXe siècle préfèrent ne pas aborder seuls ces contrées inconnues. La corporation des guides de montagne naît de ce besoin et la Compagnie des Guides régule, depuis deux siècles, cette nouvelle profession qui consiste à montrer le chemin aux admirateurs des glaciers à travers un dédale de séracs, de hauts pénitents dressés, de bédières roulant une eau de pure émeraude, de crevasses insondables et de trous sans fond…
Les contemplatifs du monde entier apprécieront également de profiter d’une « vue imprenable » sur les glaciers depuis les plus beaux belvédères, les chalets d’altitude ou les refuges où ils trouveront de quoi se restaurer et se désaltérer. D’autres, plus prosaïquement, se feront conduire à dos de mulet comme l’Impératrice Eugénie en 1860 pour ressentir le frisson de poser le pied sur la Mer de Glace.
Les glaciers : du froid à exploiter
À l’inverse d’un minerai, le glacier n’avait jamais offert la possibilité d’une extraction quelconque. Ce n’est qu’au début du XXe siècle que les habitants saisissent l’occasion qui leur est donnée d’exploiter la glace des Bossons et d’Argentière.
En attendant la commercialisation du réfrigérateur, ils fournissent aux luxueux hôtels le froid nécessaire à la conservation des aliments. Chaque jour, et au prix d’un travail difficile et dangereux où entrent les explosifs, ils découpent des pains de glace sur le glacier, les font glisser dans une gouttière, la rize, jusque dans la vallée puis les livrent avec charrette ou tombereau aux sous-sols des hôtels, stockés dans des caissons. Et jusque vers 1940, 50 tonnes, soit 5 wagons de pains de glace sont expédiés en train depuis la gare des Bossons jusqu’à Genève ou Paris.
Et demain ?
Qu’en sera-t-il de l’exploitation de l’eau sous-glaciaire pour l’hydro-électricité ? Et de la réserve d’eau douce dont les glaciers sont actuellement détenteurs ?
La décrue glaciaire a commencé vers 1850 et avec elle la dramatique disparition progressive de nos regrettés glaciers. Nous faudra-t-il faire appel à quelque puissance occulte pour retrouver un jour notre si fière et aimée Mer de Glace ? Une fée, comme la mendiante de ce conte du Jardin de Talèfre, va-t-elle nous envoyer un sort, recouvrant à nouveau les roches de neige et de glace ?
« Il était une fois… au Jardin de Talèfre. Une vieille mendiante vint jadis demander du lait et du fromage aux bergers qui faisaient paître leurs vaches aux pâturages alentour. Mais elle fut chassée à coups de pierres et partit en les maudissant. Le matin suivant, quand ils voulurent ramener le troupeau à la pâture… les prairies avaient disparu, et le glacier de Talèfre s’étendait à leur place. Seule fut épargnée une petite colline, dite aujourd’hui « le jardin ». Là fleurissent encore la saxifrage et la silène rose, la potentille dorée, la véronique bleue… mais le pâturage, ensorcelé par la magicienne, est devenu un stérile tapis de glace, les sapins se sont mués en aiguilles granitiques… et les vaches, surprises par la catastrophe, errent toujours sous la glace : au fond des crevasses, on entend tinter leurs clochettes. »
[1] En 1605, une délibération de la chambre des Comtes de Savoie nous apprend que les chamoniards ont adressé une requête de laquelle il résulte que les « glassiers, rivière de l’Arve et autres torrents ont ruyné et gasté cent nonante journauls de terre en divers endroits de la dicte paroisse et particulièrement nonante journauls et douze maysons ruynées au village du Chastellard » Les archives départementales mentionnent dès 1458 l’existence de ce village De même en 1610, une information faite au juge mage du Faucigny nous informe qu’un autre village appelé Bonnenuit ou Bonnanay (Bonanoctis) a été aussi emporté par l’avance des glaciers des Bois.