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Alpages et Consortages

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Étymologiquement, les consorts partagent le même sort, la même destinée : un fonctionnement au quotidien avec une mise en commun des biens et de leur gestion. Reflet de la vie en communauté et du partage des tâches, ce concept nous interpelle aujourd’hui.

Diaporama de l’article

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Inalpage en fête à Blaitière

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1979 – Les bâtiments d’alpage de Blaitière en ruine

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2027 – Projet de chèvrerie à Charamillon

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Fruitier de l’alpage de la Pendant

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1799 – Manuscrit de gestion de l’alpage de Blaitière

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2025 – Les Consorts des Chéserys travaillent au débroussaillage de leur propriété

    Étymologiquement, les consorts partagent le même sort, la même destinée : un fonctionnement au quotidien avec une mise en commun des biens et de leur gestion. Reflet de la vie en communauté et du partage des tâches, ce concept nous interpelle aujourd’hui.

    Héritiers d’un terrain de pâture en moyenne montagne, ils en sont pleinement et collectivement propriétaires, responsables en commun de sa gestion et de son entretien.

    Souvent « bénévoles à temps plein », ils additionnent les réunions et les rendez-vous administratifs, prennent la pioche et le sécateur ou signent des contrats…

    Ce sont les Consorts, groupés en consortages d’alpage.

    Les paysans… de temps immémorial

    Pour survivre dans tous les pays de montagne, les paysans n’avaient pas le choix : ils devaient partager leurs outils : le lavoir-abreuvoir et son adduction d’eau ; le four banal et sa réserve de bois ; le torrent et sa vernaie[1] ; le moulin du village ; les bannias[2] à préserver, les chemins et route d’accès… Ils devaient aussi s’entraider pour les travaux les plus pénibles : labour, boucherie, construction et levée d’une charpente… ces entr’aides et associations faisant toujours l’objet d’un « contrat », souvent oral mais parfois notarié.

    Pratiquée de temps immémorial, c’est-à-dire si ancien que plus personne n’en a la mémoire sauf les pollens piégés dans le sol et datés du Néolithique, l’inalpage est de celles-là : une tradition bien ancrée dans nos racines les plus profondes et basée sur une mise en commun du travail. Nous sommes bel et bien dépositaires de cette coutume et de ces mots, parlant avec le même vocabulaire des Alpes, des alpes ou de l’alpe ! Ou encore des montagnes, de la Montagne ou du mont ! De l’inalpage, de la désalpe, de la démontagnée, de l’emmontagnée ou emmontagnure…

    Sans remonter au Néolithique, c’est dans l’histoire médiévale que se trouvent les traces des hommes qui, les premiers, ont pris possession de ces lieux incultes qui leur ont été attribués par les moines bénédictins de Saint-Michel-de-la-Cluse. Ils les ont défrichés et ont transformé les forêts primaires en pâturages, déboisant, arrachant les ronces et les vernes pour laisser place aux herbages tendres. Un travail acharné de longues années successives.

    S’il est difficile de consulter les archives médiévales rédigées latin, des documents plus récents des XVIIIe et XIXesiècles, souvent restés dans les familles, ont permis de comprendre comment vivaient et travaillaient nos ancêtres dans une société qui fonctionnait en communauté, à l’opposé de l’individualisme d’aujourd’hui.

    En alpage, un fonctionnement communautaire pour une activité économique vitale

     La terre étant un bien partagé, l’alpage ne peut être viable qu’en communauté. Les Consorts sont propriétaires de l’ensemble du sol sur lequel ils mettront à paître leur troupeau. Chacun est détenteur d’une part d’alpage, le nombre total de parts étant fixe, calculé au préalable selon la quantité d’herbage à pâturer présumée disponible. Chaque part est attribuée par succession dûment déclarée chez le notaire.

    Si la propriété est collective, le fonctionnement d’une saison d’estive l’est tout autant. Deux procureurs, renouvelables par moitié tous les deux ans sont nommés lors du désalpage, selon l’usage, et représentent les consorts auprès des tiers, salariés de l’alpage ou autres.

    Chacun des deux est nanti de tous les pouvoirs, chacun pouvant tout traiter sans l’aval de l’autre. Ils règlent les problèmes avec les débiteurs et créanciers, contrôlent les dépenses, embauchent les domestiques, fruitier et bergers, et répartissent les fromages au prorata de la quantité de lait fournie… Ils auront, en début de saison d’inalpage, vérifié les âges, dents, qualités des bestiaux, vaches laitières, génisses, chèvres, cochons…

    Un acte notarié, la reconnaissance, reprécise, à intervalles réguliers, les noms des consorts, notant s’il est nécessaire, leur lieu d’habitation, leur surnom ou le nom de leur père avec la mention de décès s’il y a lieu… On trouvera également le nom des consorts absents le jour de la signature ou ceux d’héritiers mineurs et de leur tuteur. Chaque consort signe, au bas de l’acte officiel, sauf ceux qui ne savent pas écrire et qui apposent leur marque. On y retrouve, bien sûr, les noms des deux procureurs qui s’engagent au nom de la communauté. Est, en outre, reprécisé le périmètre de l’alpage. Depuis l’élaboration de la Mappe Sarde, en 1730, ce périmètre a fait l’objet de numérotation des parcelles. Avant cette date, les procureurs savaient donner suffisamment de détails descriptifs pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté.

    Chaque reconnaissance vient, de façon systématique, se référer à la précédente et la « mettre à jour » devant le notaire – dont le nom est précisé.

    L’explosion du tourisme, changeant radicalement les valeurs des terres, et les bouleversements des guerres de 14-18 et de 39-40 ont mis fin – temporairement ou définitivement ? – à l’ère agro-pastorale de la vallée.

    Du fumier qui vaut de l’or

    Les troupeaux pâturant dans les pelouses alpines contribuent en contrepartie et depuis toujours la fertilisation des sols. C’est pourquoi les prairies d’alpage, en dépit de leur altitude élevée et de la courte saison d’été, offrent encore aujourd’hui à notre regard les plus beaux parterres fleuris.

    Appelé autrefois fien, bourbe ou druge, le fumier, fertilisant naturel, est considéré comme bien immeuble possédant une grande valeur. Il a pu être estimé, pour une pièce de terre, à l’équivalent de deux belles vaches. Rien d’étonnant que l’attribution du fumier d’un alpage soit aussi pointilleuse ! L’acte notarié appelé « reconnaissance » en règle officiellement les dispositions par une publication au ban du droit « à l’issue de la grand’messe, le peuple y assemblé et trois dimanches de suite ».

    Les Gardiens du temple ?

    L’ère agro-pastorale de la vallée de Chamonix étant terminée, restent toutefois les consortages. Issus de la tradition ancestrale, leur rôle apparaît aujourd’hui tout autre. Ce pourrait être en quelque sorte une « mission » en ce début du XXIesiècle de surtourisme.

    Devenus « gardiens du temple », les Consorts ont désormais la difficile charge de préserver les espaces dont ils sont propriétaires, créés à l’origine pour le pastoralisme et la vie agricole.

    Aujourd’hui, et c’est un bonheur, le pastoralisme renaît dans tous alpages de la vallée avec du petit bétail, brebis et chèvres. Grâce à leur dynamisme, les Consorts ont réussi à entretenir et même à faire revivre cette activité d’autrefois. Pour certaines Montagnes[3], la difficulté était gigantesque. Ne restaient que des ruines de bâtiments, l’eau que l’on pensait inépuisable avait disparu, les broussailles étaient tellement envahissantes qu’elles avaient fermé la clairière. Seules, deux Montagnes avaient réussi à résister à la poussée du tourisme et des aménageurs de remontées mécaniques : Balme et Charamillon.

    Après avoir fait le douloureux constat des alpages abandonnés, toitures des chalets trouées laissant passer la pluie et la neige, parois de bois arrachées, orties poussant le long des murs, les Consorts ont retroussé les manches pour remettre debout les bâtiments d’autrefois. Blaitière a retrouvé sa chavanne et sa bergerie, où les brebis n’ont plus rien à craindre des prédateurs. Charamillon propose une nouvelle chèvrerie où bétail et chevriers seront à l’abri… La Pendant et la Flégère ont construit leurs écuries… Retrouvant les dimensions et les matériaux d’autrefois, les nouvelles constructions d’alpage parsèment à nouveau, ça et là, les pelouses fleuries de moyenne montagne.

    Sans se promouvoir de l’image d’Épinal, on sait que les troupeaux à la pâture redessinent, à leur manière, le paysage de l’alpage. Les arbustes et les ronces coupés, le point de vue s’élargit et les hauts sommets peuvent être contemplés de nouveau. Le broutage et le piétinement du bétail façonnent et redessinent le relief, contribuant à l’entretien des pistes de ski : broutée, l’herbe rase retient le manteau neigeux et limite les risques d’avalanche. Maintien de la biodiversité et valorisation de l’écosystème des zones de moyenne montagne, entre glaciers et forêts, ne sont plus à prouver.

    De verts pâturages fleuris, de coquets chalets d’alpages et quelques clarines au cou des bêtes… et voilà composée notre image bucolique, celle que beaucoup attendent — peut-être — lassés d’un urbanisme galopant ?

    Dans une vallée où le surtourisme est souvent dénoncé, l’agriculture de montagne et son complément, l’inalpage, seraient-ils des compléments harmonieux offerts au tourisme, jouant avec le pluralisme des identités et des goûts de nos visiteurs ?

    Encart : Pâture et biodiversité

    Le passage des vaches sur un pâturage favorise la biodiversité : c’est une des conclusions du biologiste neuchâtelois Florian Kohler. Il a remarqué que le broutage, le piétinement et le dépôt d’excréments créent des micro-habitats qui profitent à des plantes très diverses. Ainsi, dans la dépression laissée par un sabot de vache, des plantes qualifiées de pionnières vont venir s’installer. Ces plantes ne supportent souvent pas très bien la concurrence des autres herbes et trouvent là un terrain idéal pour se développer. À titre de comparaison, dans les parcelles soustraites à l’action des ruminants, environ huit espèces disparaissent en l’espace de 2 ans, soit le 1/3 de leur biodiversité végétale.[4]

    L’avenir des consortages

    C‘est bien dans la transmission que réside l’avenir des consortages. Transmission de l’histoire et de la mémoire familiale, mais aussi transmission d’une propriété structurée, opérationnelle qui donne aux futurs Consorts la possibilité choisir leur propre destinée et leur propre avenir. Cette structuration des Montagnes passe par un travail juridique auprès des « hommes de loi » afin de redéfinir la nature du bien. Un travail administratif est aussi nécessaire en interne pour un fonctionnement efficient des comités. Pour y parvenir, c’est aujourd’hui que les futurs consorts sont attendus, leur implication et leur motivation à devenir eux-mêmes moteurs de leur propre destinée étant indispensable.

    Les plus beaux points de vue, les plus beaux paysages des Alpes sont là. On y trouve, sur environ 1 000 mètres de dénivelé, tous les étages de végétation, de la forêt de feuillus jusqu’aux landes et glaciers. Les grandes pessières[5], les lacs d’altitude et les tourbières, les torrents… Tout y est, heureusement, en partie protégé grâce aux réserves naturelles et aux sites classés. Une protection bienvenue quand on parle botanique, mais également quand on parle aménagement touristique, sans paysage défiguré par les bulldozers !

    Il est vrai que les Consorts des années après-guerre avaient accueilli avec enthousiasme les entrepreneurs de remontées mécaniques et leurs pistes de ski. C’était voilà 80 ans. Les sports d’hiver étaient intéressants voire indispensables à l’économie de la vallée.

    Mais les temps changent et les priorités aussi. Que seront les problèmes majeurs des années et décennies à venir ? Les Consorts de demain auront sans doute à cœur de préserver leurs territoires, leurs propriétés, non pour la survie de paysans ni pour les sports d’hiver sans neige, mais peut-être pour un autre bénéfice, plus respectueux de la nature…

    Une préservation qui passe, dès aujourd’hui, par une implication de chacun, une réflexion commune et des décisions réfléchies de chaque comité de Consortage. Continuer le travail des Anciens avec un objectif plus large et s’interdire de regarder l’avenir des Montagnes à travers le seul prisme des remontées mécaniques. Tenter de résoudre le douloureux et déjà très actuel problème de l’eau.

    [1] Lieu planté de vernes, aulnes ou saules.

    [2] Forêt « bannie » : interdite à l’exploitation.

    [3] Sur le registre de la matrice cadastrale, les propriétaires des parcelles d’alpage sont identifiés comme Montagne de Blaitière ou Montagne de Lognan… avec une majuscule au mot Montagne.

    [4] https://www.race-tarentaise.com/entretien-des-territoires.html

    [5] Pessière : forêt plantée d’épicéas.