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La grotte de l’Aveyron

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Si le glacier des Bois représente aux XVIIIe et XIXe siècles un réel danger pour les habitants, il devient, chaque été ou presque, par la grâce d’un phénomène naturel extraordinaire, une curiosité qui attire tous les visiteurs de l’époque. Son extrémité se creuse, sous l’effet de la fonte, d’une grotte de glace magnifique, plus ou moins grande, de laquelle s’échappe le torrent bouillonnant.

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    La grotte de l’Aveyron au XVIIIe siècle

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    La Grotte de l’Aveyron

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    La grotte de l’Arveyron par Albanis Beaumont

    Si le glacier des Bois représente aux XVIIIe et XIXe siècles un réel danger pour les habitants, il devient, chaque été ou presque, par la grâce d’un phénomène naturel extraordinaire, une curiosité qui attire tous les visiteurs de l’époque. Son extrémité se creuse, sous l’effet de la fonte d’une grotte de glace magnifique, plus ou moins grande, de laquelle s’échappe le torrent bouillonnant.

    Dès 1772, César Bordier en fait une description très imagée : « Tout s’oublie à l’aspect d’une salle de glace vive de cinquante à soixante pieds de haut ; elle est régulièrement carrée, creusée d’une seule pièce sous la montagne de glace du Montenvert. Nos guides nous disent ne l’avoir jamais vue si belle. Le plafond offre une voûte d’un bleu céleste, dont l’éclat imite même la voûte des cieux dans sa sérénité. Le fond est fermé par un azur plus ardent ; un portail plus sombre semble conduire à d’autres voûtes intérieures profondes. Les murs de la salle sont en glace de Venise, d’un bleu clair très poli, très transparent au travers desquels l’œil croit découvrir une suite d’appartements placés sur les côtés. Des pilastres ondés de bleu plus éclatant s’avancent de distance en distance et divisent la tapisserie par autant de colonnes torses. Le lit paisible de l’Arveyron garnit le bas de la salle et anime tout le tableau, roulant lentement sur un sable doré et des pierres colorées, il offre un parquet aussi luisant que la salle et dont la transparence s’oppose à celle du plafond. De grands cercles de glace, couleur arc-en-ciel, viennent se rouler les uns sur les autres autour de la voûte et offrent l’appareil d’une salle de spectacle. »

    En 1776, Marc Théodore Bourrit en donne une explication scientifique : « Quinze jours avant notre arrivée, rien ne paraissait encore : c’était un amas brut de glace qui représentait assez bien un mur. Dans sa partie supérieure, on voyait une petite ouverture comme une lucarne qui semblait indiquer que l’ouvrage s’avançait intérieurement ; quelques jours après, tout ce mur s’est écroulé et a laissé voir à découvert la caverne avec mille beaux détails. » Se reformant chaque été, la grotte est plus ou moins vaste, reflétant toutes les teintes du prisme, du bleu le plus transparent au vert d’eau en passant par l’azur profond, l’émeraude, la porcelaine, le pourpre ou l’albâtre. Certains y voient une architecture du palais des fées, d’autres un portique de cathédrale, d’autres encore une voûte de cristal ou bien plus prosaïquement un chaos de glaçons et de rochers. Les guides y conduisent les visiteurs depuis Chamonix, qui à pied, qui à dos de mulet, leur réservant la surprise du spectacle au dos d’un monticule morainique. Il n’est pas recommandé de pénétrer à l’intérieur de cette caverne, a fortiori d’y tirer le traditionnel coup de mousquet pour tester l’écho ! »

    Aux XVIIIe et XIXe siècles, la langue terminale du Glacier des Bois se termine abruptement, offrant une muraille verticale de plus de 200 pieds d’élévation ; dans cette muraille est creusée une vaste caverne où l’Arveron prend sa source et d’où il sort en bouillonnant. Cette caverne, appelée l’Embouchure, variant sans cesse de grandeur et de forme, s’écroulant parfois, mais se reformant ensuite, ressemble à un immense portique de cathédrale, avec ses voussures et ses clochetons. Il y a témérité à s’approcher de l’embouchure ; plus encore à pénétrer dans l’intérieur, attendu que des blocs se détachent souvent de la voûte et des parois.

    À peu de distance de cette caverne naturelle, le génie des habitants de Chamonix a creusé dans la même muraille, une grotte artificielle, que l’on a baptisée du titre fastueux de Grotte de Cristal ; elle est éclairée a giorno, et ses parois transparentes, en réfléchissant la clarté des bougies, semblent incrustées de diamants, et présentent toutes les couleurs prismatiques. Une rétribution de cinquante centimes vous permettra de visiter cette grotte merveilleuse d’une largeur d’un mètre, environ, d’une hauteur de deux mètres, et d’un parcours très limité. Le mont Blanc fait la fortune de la vallée, le mont Blanc est un véritable Pactole pour les habitants. (Achille Raverat – Promenades pittoresque, historiques et artistiques en Genevois, Sémine, Faucigny et Chablais – 1872)

    Le glacier des Bois résista encore très longtemps et au siècle dernier (XIXe) la grotte de l’Arveyron restait une attraction célèbre. Le glacier se terminait par un mur de glace plus ou moins haut selon les années. Il atteignait parfois quarante mètres, ce qui indique l’énorme importance de cet amas glaciaire. À la base de ce mur sortait le torrent produit par la fusion des eaux dans tout le bassin supérieur. Au cours de l’été, l’ouverture s’élargissait en véritable portique majestueux formant une sorte de grotte dans laquelle on pouvait pénétrer. Cela n’était d’ailleurs pas sans danger si l’on en juge par l’histoire de la famille Maritz qui fit une imprudence : « Le retentissement d’un coup de pistolet qu’ils lâchèrent sous la voûte immense de l’Arveyron la fit crouler sur leurs têtes : le fils tomba et périt comme frappé de cent tonnerres, le père, plus malheureux, lui survit et tomba lui-même les jambes fracassées sou les débris de glace. » Un autre original pénétra sous la glace à cheval, il eut la chance d’en ressortir sain et sauf. Venance Payot affirme que ces fantaisies téméraires avaient déjà, avant 1870, coûté la vie à 3 personnes et entraîné 6 accidents. Le succès de curiosité était énorme et les descriptions dithyrambiques se trouvent dans les anciens récits de voyage. Grotte de crystal, frontispice de temple, portail gothique, portail magnifique, péristyle incrusté de pierres précieuses, etc… tels sont les termes qui marquent le degré d’enthousiasme. Cela nous fait regretter la disparition de cette beauté. L’affaiblissement de l’alimentation glaciaire entraînant le recul du glacier ne permit plus la formation de la grotte dont il est parlé pour la dernière fois en 1873.

    En rassurant les habitants, la décrue des glaciers met fin progressivement à ce prodigieux spectacle. La grotte cesse définitivement de se former à partir de 1873.