Daniel Rey, sculpteur sur bois

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Lorsqu’on arrive devant l’atelier du sculpteur, au hameau du Crot de Vallorcine, il se peut que l’on rencontre des chèvres, des poules, peut-être un chat ! Contre le mur, entre deux portes, les bûches de bois sont soigneusement empilées ; derrière la petite fenêtre carrée – si on a de la chance – on aperçoit une silhouette : c’est Daniel.

Entrer dans l’antre de Daniel est un privilège.

Diaporama de l’article

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    L’atelier de Daniel

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    Quelques moules à beurre

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    Des mains d’artiste

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    Boîtes sculptées

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    Boîtes à bijoux

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    Sur le v’ret

Entrer dans l’antre de Daniel est un privilège. Les outils cotoient les ébauches de coffrets, de vieux moules à beurre pendent aux crochets, une machine à bois attend tranquillement qu’on la remette en marche, le poële se tient prêt tandis que, tout en haut d’une étagère, une splendide maquette de raccard[1] attire le regard comme un aimant…

— Ah, non, ça c’est pour mes petits-enfants. J’en ai fait 4, ils auront chacun le leur !

Daniel travaille à la lumière du jour, assis derrière son établi où trône encore un étau qu’il n’utilise guère que pour aiguiser ses ciseaux à bois. À portée de main, scies, tournevis, couteaux, gouges, vilebrequins ou compas l’attestent : nous sommes bien chez un menuisier, mais un menuisier spécialisé, sculpteur sur bois.

C’est pourtant vers d’autres destinations que sa vie professionnelle l’a conduit : du grand chantier d’Emosson et du Châtelard jusqu’à l’entretien des routes.

— J’ai fait du déneigement pendant 25 ans, y compris sur la route du col des Montets, souvent seul, mes collègues n’aimaient pas trop m’accompagner, c’était dangereux

Mais à Vallorcine, village autrefois isolé pendant plusieurs jours consécutifs en hiver, demeure une tradition : l’artisanat du bois, notamment grâce à la présence du mélèze et de l’arolle (pin cembro), essences privilégiées des sculpteurs. Parmi eux, Francis s’était spécialisé sans la fabrication des seilles[2] en mélèze et Camille Chamel, comme Jules Vouilloz étaient très habiles dans le tressage des lanières de mélèze pour les paniers et les hottes. Paul Berguerand avait ouvert un atelier et travaillait surtout l’arolle.

L’heure de la retraite venue, Daniel cherche – et trouve – lui-même ses idées, ses décors.

— J’ai commencé avec les moules à beurre en reproduisant ceux que j’avais vus, à la maison ou dans le village. Et puis j’ai eu des demandes. Les moules à beurre, c’est deux pièces, le fond qui est sculpté et le pourtour qui pivote pour démouler la motte. J’en ai 70 modèles : de France, d’Italie, de Suisse.

Se souvenant des plumiers de bois de son enfance à l’école du Nant, Daniel taille et sculpte de splendides petits boîtiers dont le couvercle coulisse dans les rainures ou se soulève grâce à de fragiles charnières métalliques. Son imagination va bon train et ses boîtes à sel, baptisées aussi coffrets à bijoux, sont de drôles de petits cylindres à poignées, impossibles à ouvrir pour qui ne connaît pas l’astuce ! Partout, exposés sur ses étagères rustiques et sur son v’ret[3], on admire des coffrets, arrondis, rectangulaires, porte-crayons… toutes les formes sont possibles, permettant ainsi à l’artiste de décliner toutes les décorations, tous les types de bois. L’arolle, le plus tendre, se sculpte très facilement mais Daniel aime aussi le tilleul, plus dur. Il faut se méfier de l’épicéa, le moins cher mais le plus traitre, car même sous la gouge du sculpteur le plus attentif la fibre du bois peut s’écailler !

 — À la Foire de la St Ours[4], ils ont tout. Quand tu vois ces gamins qui travaillent le bois, qui maîtrisent déjà la sculpture : chapeau ! Ce qu’il y a de bien chez eux, c’est qu’ils ont des écoles pour apprendre aux enfants à sculpter, tandis que nous… Il faut anticiper : chercher le bois. On n’est pas obligé de travailler l’arolle. En Italie, ils travaillent aussi le noyer, qui est pourtant un bois dur : il faut être moins pressé. Moi je ne compte pas le temps non plus mais j’aime bien voir ma pièce.  Quand je la commence, j’aime bien la voir finie.

C’est en montagne que l’on trouve surtout de la sculpture sur bois, dans les vieilles maisons où les poutres sont gravées d’une date, d’une simple rosace ou d’une croix avec des initiales.

Soleil ou étoile, la rosace peut prendre de nombreuses significations. D’un simple cercle naissent d’autres cercles qui se croisent, s’entremêlent, se joignent ou s’éloignent. Cette base se décline à l’infini et peut même « autoriser le repentir ». Un coup de lame trop profond ou une fibre de bois qui s’écaille peuvent se « rattraper » en modifiant le dessin pour peu que parle l’imagination de l’artiste. Même un nœud dans le bois prend une dimension artistique. Signature laissée par la nature, elle sera respectée par le sculpteur pour qui la forme, la couleur, la structure même de cette partie de l’arbre continue de nous enchanter.

 Aujourd’hui, Daniel sculpte un porte-crayons. Le cube de bois massif évidé est maintenu bien fermement dans sa main gauche tandis que sa main droite a empoigné le couteau à sculpter. L’outil, aiguisé comme une lame de rasoir, sera toujours le même pour l’objet en cours. Le manche du couteau emplit sa paume, l’index épousant le dos de la lame afin de gérer, au millimètre près, la force de la poussée sur la lame. Il semble alors que le manche et sa lame, la paume et les doigts de la main du sculpteur ne forment plus qu’un seul outil tandis que, en vis-à-vis, le pouce guide les impulsions, les directions, les arrondis et les profondeurs. Daniel creuse et retire de minuscules écailles de bois qui, ôtées une à une, dessineront bientôt le creux de l’arabesque parfaite, la queue déployée d’un grand tétras ou les pétales éclos d’une fleur imaginaire.

— C’est toujours pareil quand tu tiens ton outil. Je travaille comme ça, tu vois : mon pouce est un guide, et c’est la pression que je mets sur mon doigt (index) qui me donne la profondeur. Avec l’expérience ça se fait automatiquement, mais au début, si tu vas trop profond, c’est fichu parce que tu as le morceau de bois qui va se casser. Il n’y a pas beaucoup d’épaisseur. Mais le couteau, c’est bien. Quand je commence un modèle, je le finis avec le couteau avec lequel j’ai commencé. Parce qu’automatiquement, avec le même manche, j’ai le même biais[5].

Voilà plus de vingt ans que Daniel fabrique et sculpte pour notre plus grand plaisir. S’il s’est parfois amusé à compter ses heures de travail pour l’élaboration d’un coffret, il avoue ne gagner guère plus de cinq Euros de l’heure…

— Il ne faut pas s’amuser à compter ses heures, sinon c’est invendable. Ce sont des objets précieux que tu gardes. J’avais réalisé des coffrets pour mes filles avec une décoration en « pointes de diamant ». Pour ce travail délicat, j’ai donné 3 500 coups de lame !

Quel cadeau !

 

[1] Appelé parfois (à tort) grenier ou mazot, le raccard est typique de Vallorcine, initialement l’aire à battre. La structure de madriers repose sur de larges pierres plates tenant les rongeurs éloignés.

[2] Seau de bois constitué de lames de mélèze (bois réputé imputrescible) assemblées verticalement et étroitement serrées les unes aux autres. Utilisé par les bergers lors de la traite.

[3] V’ret ou viret : sur un haut pied central pivotant sont disposées trois ou quatre rangs d’étagères, l’ensemble étant hors de portée des rongeurs.

[4] Tradition valdôtaine de très longue date, la foire de la St Ours se tient à Aoste, généralement vers la fin du mois de janvier.

[5] Avoir du biais : (locution en patois ?) : maitriser un geste manuel pour parvenir au résultat escompté.

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